Andres Serrano : « Ainsi soit-il »

ainsi soit-ilÀ Vence, la collection Lambert présente une puissante exposition de l’artiste insoumis, de ses premières séries des années 1980, 
amputées de Piss Christ, œuvre détruite par des intégristes, jusqu’aux dernières, consacrées à Cuba et à la chapelle Matisse.

Les photographies de la chapelle dominicaine du Rosaire réalisées par Andres Serrano, invité à Vence, sur les hauteurs de Nice, par le galeriste et collectionneur Yvon Lambert, fils du pays, sont touchées par la grâce lumineuse de cet édifice épuré, lequel fut conçu dans sa totalité par Henri Matisse, alors qu’il séjournait, dans les années 1950, à la villa le Rêve et à l’hôtel Régina de Nice, lorsqu’il n’était pas chez Picasso. Sur les cimaises du musée municipal, on sent que cette chapelle, si apaisante, dilate l’espace, la lumière, réchauffe les couleurs, libère la forme, allège l’esprit. Elle répond à la série The Church qui mettait en scène, voilà vingt-cinq ans, en plans serrés, nonnes et prêtres de l’église parisienne Sainte-Clotilde.

Il se trouve que le soir de l’inauguration de la chapelle, le 25 juin 1951, le véhicule du vieux Matisse, « l’artiste français le plus spirituel du XXe siècle » selon Serrano, est accueilli par des jets de cailloux et de crachats. Le maître dérange. Lui qui n’a cessé d’évoluer artistiquement, passant de l’impressionnisme au fauvisme et à l’abstraction, devance encore son époque en mettant ses papiers gouachés découpés au service du renouvellement de l’art sacré ! Il fallait oser.

Il se trouve que cette stigmatisation du créateur précurseur accusé de faire scandale, Andres Serrano la reconnaît. Il en a été victime à deux reprises. La première fois, lorque le Sénat conservateur de George Bush père, jugeant que son œuvre salit l’Amérique, veut le censurer en lui déniant le droit de percevoir une fameuse bourse d’État. La seconde fois, lorsque son image Immersion, Piss Christ représentant un crucifix dans un bain révélateur d’urine et de sang, reprenant la tradition mystique et médicale des humeurs, est dévastée, en avril 2011, par un commando intégriste à la collection Lambert, en Avignon.

L’art au risque du blasphème

Ce passage à l’acte, destiné à terroriser la création, est un traumatisme. Si bien qu’interrogé sur l’œuvre d’art devenue objet d’hystérie, soupçonnée de blasphème, alors qu’elle devrait être intouchable, Serrano, chrétien revendiqué, se dit las d’être réduit à cette seule œuvre. Et l’exposition, accrochée, au musée de Vence, par Éric Mézil, directeur de la collection Lambert, lui donne raison : amputée de l’œuvre détruite, elle reste diablement subversive. Elle confirme ainsi ce qu’écrivait le philosophe allemand Théodor Adorno : « L’art ne se maintient en vie que par sa force de résistance sociale. »

Dans l’escalier monumental, les portraits très forts du melting-pot America, initiés au moment de l’attentat contre les tours jumelles, nous accueillent. Serrano a aussi portraituré, comme l’avaient fait Delacroix et Nadar, les sociétaires de la Comédie-Française. Mais il n’a pas oublié Nomads, les sans-domicile fixe de New York, auxquels il confère de la noblesse en continuant de les photographier là ou ailleurs.

Puis, on s’immerge dans deux séries troublantes, Fluids et Immersions. Serrano congèle le sperme, traque l’éjaculation, scrute l’hémorragie, composant des monochromes abstraits, plongeant une Vierge à l’enfant ou Satan dans des liquides corporels, réinventant la Cène de Léonard de Vinci via un étrange polyptyque gazeux et bulleux.

Filmés comme dans une vitrine de la place Vendôme, voilà Objects of desire, portraits d’objets de meurtre sous forme de colts, 22 LR ou carabines d’une Amérique du lobby des armes. C’est l’époque où Serrano se paie le culot, avec The Klan, de défier les chefs du Ku Klux Klan, qui le jaugent de leur inquiétant œil encagoulé, lui, le descendant d’esclave africain, se mettant en danger en les provoquant jusque dans leur parade haineuse.

Le point culminant de cette exposition rythmée par des vidéos et marquée, aussi, par un émouvant travail réalisé voilà peu à Cuba, reste The Morgue. De puissantes compositions, une façon de découper le cadre, de rester sobre, de respecter le cadavre suicidé, assassiné, réalisées à partir de photos volées, la nuit, dans des morgues. Et comme toujours chez le grand Serrano, une convocation de l’histoire de l’art ancien et baroque repérée par le spécialiste de la peinture italienne de la Renaissance Daniel Arasse, trop tôt décédé, qui écrivait : « Si provocation il y a chez Serrano, c’est qu’il exige de nous que nous regardions, droit dans les yeux, ce qu’on a aujourd’hui tendance, de plus en plus, à écarter, à ne pas vouloir savoir, et ne pas envisager. »

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